En mars 2025, dans le comté de Mason, au nord-est du Kentucky, Timothy Grosser et son fils Andy accueillent trois hommes pour discuter de la vente de leur ferme de 250 acres (plus de 100 hectares). L'offre est de 10 millions de dollars, soit trente-cinq fois le prix payé en 1988. Un des visiteurs prétend représenter une entreprise du Fortune 100 intéressée par un développement industriel, mais refuse de révéler son identité et sort un accord de confidentialité. "On a refusé de signer", déclare Timothy Grosser à NBC News. "Je ne vends ma ferme à aucun prix." Cinq mois plus tard, des élus locaux annoncent que le comté est étudié pour l'implantation d'un data center, et sur les vingt propriétaires contactés, dix-huit ont déjà signé une promesse de vente.

À Boyce, des riverains tenus à l'écart

À 1 200 kilomètres de là, à Boyce, en Louisiane, un chantier de 300 acres est en cours pour un futur campus de data centers. L'apiculteur Foster Hensel s'inquiète des impacts environnementaux sur ses ruches et déplore le manque d'informations. "Tout le monde reste silencieux. Si c'était si bon pour la commune, ils le crieraient sur les toits", dit-il à NPR. Les négociations entre le développeur, la société texane Applied Digital, et les responsables locaux sont couvertes par des accords de confidentialité. Shannon McManus, ancien adjoint du shérif, mentionne qu'il a entendu des rumeurs fin 2024 sans obtenir de réponses. "L'information aurait dû être disponible avant que les décisions soient prises, pas après", dit-il.

Des projets souvent opaques

Le projet, nommé Delta Forge 1, a été annoncé en mai par l'agence de développement économique de l'État comme un campus de 3,6 milliards de dollars. Le conseil de développement industriel a approuvé l'accord le 23 avril, lors d'une séance publique avec peu de discussions. Des documents obtenus par Gulf States Newsroom et Type Investigations révèlent que cinq sénateurs d'État, l'assesseur de la paroisse, et tous les membres du conseil de développement avaient signé des accords de confidentialité. Ces contrats désignent le projet sous deux noms de code, "Project Lightning" et "Project Pixel", et interdisent la communication d'informations au public. Une analyse de plus de trente projets dans quatorze États montre que cette pratique est répandue, souvent avec des élus signant des accords de confidentialité et négociant avec des sociétés écrans.

Des enjeux de transparence

Dans plusieurs États, ces accords ne sont pas opposables au droit d'accès aux documents publics. En Pennsylvanie, Larry Padora, président du conseil des commissaires du comté de Schuylkill, explique que son conseil juridique lui a indiqué que ces accords étaient communicables. David Cuillier, directeur du Brechner Freedom of Information Project, souligne que "l'information, c'est le pouvoir" et que ces entreprises veulent maximiser leurs profits. Une part importante des projets de data centers recensés n'existe que sur le papier, avec des demandes de raccordement déposées sans engagement financier. Le cabinet Wood Mackenzie estime qu'environ 28 % des 1 066 gigawatts demandés aux États-Unis se concrétiseront.

Un avenir incertain

Le gouverneur de Pennsylvanie, Josh Shapiro, a indiqué en août que plus de cent projets de data centers étaient en discussion dans son État, mais seulement cinq disposaient des permis nécessaires pour fonctionner. L'économiste Severin Borenstein rappelle que les prévisions de consommation électrique liées à Internet dans les années 1990 avaient largement dépassé la réalité. Les projets qui se concrétisent trouvent désormais des habitants souvent organisés avant même le dépôt des permis. John Estill, procureur du comté de Mason, résume la situation : "Soit vous voulez que vos élus courtisent les entreprises et cherchent du développement, soit non."